L’art peut il quelque chose contre la violence ?

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La théorie aurait tendance à enseigner que l’art adoucit les mœurs. Il est, en principe, civilisation, beauté, sérénité, bienveillance. Et rien n’est plus, en principe, apaisant, que la fréquentation des chefs d’œuvres.
De plus, les sociétés qui refusent l’art sont particulièrement violentes : ce sont des régimes fanatiques qui détruisent des œuvres d’art, parce qu’ils les trouvent dégénérées ou parce qu’elles représentent d’autres dieux que les leurs.
Enfin, on peut démontrer que l’art est un substitut à la violence : Il permet de dire ce que la parole ne peut exprimer . Il joue avec la violence, pour en canaliser la pratique. De fait, la violence est partout, dans tous les arts : dans la littérature, bien sur, qui s’en repait. Au cinéma, qui fait pire. Dans la musique, qui accompagne les guerriers au combat. Et même dans ce qu’on nomme les beaux-arts : Dans la statuaire grecque, chez Michel Ange et Uccello, chez Caravage et Goya , chez Picasso et Bacon. Jusqu’à ces soi-disant artistes contemporains qui se font tirer dessus, par « expérience ».1/
Quand on y regarde de plus près, tout cela se rejoint : si l’art adoucit les mœurs, c’est qu’il canalise le désordre en lui donnant du sens, comme le sacrifice du bouc émissaire canalise la violence générale dans les sociétés les plus anciennes. Il canalise, regroupe, enferme, le mal, dans son simulacre artistique.

Et l’art nous le dit clairement, y compris dans tous les exemples cités plus haut : les représentations de la violence sont toujours, ou presque, d’une façon ou d’une autre, la représentation d’un sacrifice, qu’un artiste donne à voir, pour éviter d’avoir à le répliquer.
L’art est ainsi le simulacre conjuratoire d’une violence sacrificielle, tenue à distance.
Aujourd’hui, cette canalisation de la violence ne semble plus suffire, en tout cas, dans certains lieux, dans certains milieux. Même si, selon les statistiques, il y a moins de violence aujourd’hui qu’à aucune autre période de l’histoire, elle est clairement de plus en plus libérée chez ceux qui n’attendent plus rien d’un monde où ils ne trouvent pas leur place et qui, d’une façon ou d’une autre, leur donne accès à des armes. Ils organisent ainsi, tout naturellement, leurs suicides en y entrainant d’autres.

Alors, faut-il ne chercher de réponse à ces folies que dans la répression ? Faut-il renoncer à voir l’art jouer un rôle dans la maitrise du mal ?
A mon sens, et quitte à paraitre un incorrigible optimiste, je suis convaincu que c’est au contraire dans la pratique de l’art que se trouve une partie de la réponse à la violence ; sur les campus américains, comme au terrorisme en Europe et ailleurs. C’est en revenant à la fonction première de l’art, comme simulacre du sacrifice, qu’on réussira à maitriser les désespoirs.
Pour faire court, je dirai qu’on luttera plus efficacement contre ces barbaries par des bibliothèques ouvertes sept jours sur sept jusqu’à minuit, des conservatoires de musique dans tous les quartiers, des cours de peinture un peu partout, des animateurs sociaux pour y guider les jeunes les plus éloignés de cet univers.
Pour leur faire prendre conscience qu’ils peuvent devenir eux-mêmes en créant, en apprenant, en se trouvant, dans des arts multiformes, qui se nourrissent de toutes les traditions, de toutes les cultures de tous les instruments, de toutes les pratiques, de toutes les fois.

Auteur de 100 jours pour que la France réussisse;Jacques Attali est un économiste, écrivain et haut fonctionnaire français, né le 1er novembre 1943 à Alger.Conseiller d’État, professeur d’économie, conseiller spécial de François Mitterrand de 1981 à 1991, puis fondateur et premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) en 1991, il a présidé en 2008 la Commission pour la libération de la croissance française. Il dirige actuellement le groupe Positive Planet et le groupe Attali & Associés.

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