Parler et Manger sont inséparables et renvoient à l’essentiel : le pouvoir et la sexualité, la mort et la vie.

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J’aime le temps passé à partager un repas avec des êtres chers, à profiter de ces moments pour refaire le monde, à débattre des heures de telle ou telle recette, tel ingrédient ou fournisseur, à découvrir de nouveaux restaurants, à voyager virtuellement dans les cuisines d’ailleurs et du passé, à en parler à l’infini. J’aime tant ces dîners interminables entre amis, pendant lesquels on refait le monde, on rit, on se dispute, on se réconcilie. J’admire les cuisinières et les cuisiniers ; qu’ils préparent des repas chez eux pour leur famille ou qu’ils opèrent dans les grands restaurants pour de riches convives ; artisans ou artistes, humbles génies ou narcisses absolus, bourreaux de travail, soucieux de donner du plaisir à des gens qu’ils ne connaissent parfois pas et qui passeront rarement plus d’une heure à consommer ce qui aura été pensé, rassemblé, préparé pendant des jours ; et même des milliers de jours, si on compte le temps nécessaire pour élever des animaux, faire pousser des légumes, acheminer des épices, imaginer et perfectionner des recettes.

Et pourtant, j’avale en général en quelques dizaines de minutes la plupart de mes repas.

En écrivant cela, je ne crois pas être original : la plupart des gens, partout dans le monde, quand ils ne souffrent pas de famine et dans la limite de leurs moyens, aiment partager avec les autres un repas sain, en prenant leur temps. Ils aiment cuisiner, recevoir et être reçus. Prendre le temps de la conversation que rend possible le repas, vivre pleinement cette pause bienvenue dans des journées souvent si dures.
Et pourtant, partout dans le monde, les gens prennent de moins en moins souvent ce temps-là.

Pourquoi nous privons-nous ainsi d’un plaisir simple, essentiel, vital ? Pourquoi les repas sont-ils de moins en moins pris en commun ? Pourquoi les ultimes repas qui prospèrent sont-ils les repas d’affaires ? Pourquoi ne mangeons-nous plus, en quelques minutes (sauf les plus riches des humains), que des aliments industriels, bourrés de sucre et de gras ? La disparition des grandes tablées, des salles à manger, des cuisines même, est-elle le signe de la dislocation des relations humaines ? Pourrait-on imaginer se nourrir un jour, toujours seul et nomade, uniquement de légumes pollués, de viandes malsaines, de produits industriels ?

De quoi manger a-t-il été, est-il, et sera-t-il le nom ?

La réponse à toutes ces questions nous dira beaucoup de ce que nous sommes, de ce qui nous menace et de ce que nous pouvons reconquérir.

Car nous ne sommes rien d’autre que le produit de ce que nous mangeons, buvons, entendons, voyons, lisons, touchons, sentons, ressentons. Nous ne sommes aussi, peut-être, rien d’autre que la façon dont nous imaginons être mangés.

Et si bien des choses ont été écrites sur la façon dont nous sommes façonnés par le toucher, la vue et l’ouïe, on a peu à peu oublié que nous sommes aussi et surtout déterminés par le goût et l’odorat. On a oublié aussi que rien de sexuel, de religieux, de social, de politique, de technologique, de géopolitique, d’idéologique, de sensuel, de culturel ne s’explique sans la nécessité qu’ont les hommes de se nourrir et de passer du temps ensemble pour le faire. Et sans la façon dont tout cela a été ritualisé, organisé, hiérarchisé.

On a oublié que l’enfant mange déjà dans le ventre de sa mère ; que tout, ou presque, ce qui fait l’homme passe par la bouche : manger, boire, parler, crier, supplier, rire, embrasser, insulter, aimer, vomir. On a oublié aussi que parler et manger sont inséparables et renvoient à l’essentiel : le pouvoir et la sexualité, la mort et la vie.

La nourriture est, depuis l’aube des temps, bien plus qu’un besoin vital. C’est aussi une source de plaisir, le fondement du langage, une dimension essentielle de l’érotisme, une activité économique majeure, le cadre des échanges, un élément clé de l’organisation des sociétés. Elle fixe notre rapport aux autres hommes, à la nature et aux animaux. Elle est la plus parfaite mesure de l’étrangeté de notre condition et de la nature des rapports entre les sexes.

Extrait du livre Histoires de l’alimentation de Jacque Attali

Il raconte ici les histoires de l’alimentation : les modes de production de nos aliments, les arts de la table, la cuisine moléculaire, comment nourrir 9 milliards d’hommes demain – autant de perspectives économiques, politiques, culturelles, sociologiques, démographiques pour comprendre l’avenir.

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