Rentrée littéraire 2019: Laure Mi Hyun Croset – Le beau monde

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L’organisme s’épuisait à jouer en boucle l’Ave Maria de Schubert. Sa face rougeaude et son embonpoint avaient été tolérés à condition qu’il se tînt dissimulé derrière son instrument. Bien qu’il suât abondamment, il respectait la consigne, mais commençait à trouver le temps long.

Le beau Monde

Un peu plus tôt, les invités avaient admiré l’élégance à la fois stupéfiante et contenue du futur marié au bras de sa mère, vêtue d’une toilette non moins chic et sobre. Des Oh ! et des Ah ! avaient retenti sous la voûte en berceau. Certains, se souvenant in extremis que c’était vulgaire d’applaudir, s’en étaient difficilement abstenus. On n’était tout de même pas à l’Opéra !

Depuis plus d’un quart d’heure, le père de Charles-Constant avait accompagné la mère de la fiancée à sa place, puis il avait rejoint sa femme dans les rangs de droite de la nef centrale. A présent, le fiancé se tenait comme un imbécile, debout près de l’autel, et fixait intensément l’espace situé juste sous l’orgue avec la détermination de ceux qui pensent que leur bon vouloir suffit pour faire surgir du néant l’incarnation de leurs désirs. Il affichait un flegme étonnant, mais ceux qui se trouvaient dans les premiers rangs pouvaient observer avec une cruauté jubilatoire ses jambes trembler sous l’habit.

On entendait le père de la future mariée tenter, au moyen de force discours braillards, de raisonner les enfants d’honneur qui s’éparpillaient telle une volée de moineaux sur le parvis de l’abbatiale.

                Il fallut encore patienter cinq bonnes minutes, qui parurent une éternité, avant que le fiancé ne parcourût à rebours, d’un pas nerveux, la travée centrale, pour dégainer hors du lieu saint son BlackBerry et appeler sa bien-aimée. Le portable sonna huit fois dans le vide, avant qu’il ne songeât à contacter les propriétaires de La Tour du Trésorier, la petite pension où Louise avait insisté pour qu’ils passassent leur première nuit après la bénédiction de Dieu.

                Ni sa maîtrise des usagers ni sa double particule ne parvinrent à dissuader Charles-Constant de prendre appui sur la Rolls-Royce enrubannée pour supporter le choc de la nouvelle. Louise était partie à temps de la maison d’hôtes, mais elle n’était pas montée, vêtue de la robe qu’elle avait fait confectionner par une styliste de Calais d’après le modèle d’une création d’Yves Saint Laurent, dans le véhicule qui l’attendait. Elle avait quitté l’ancienne demeure du critique littéraire Albert Thibaudet en jean, chemisier et sandalettes, une valise à la main. Puis elle avait filé en taxi sur la route nationale.

                Abasourdi, le père de Louise se fit répéter les informations par un Charles-Constant blême et bégayant, puis il se rendit d’un pas résigné jusqu’à l’autel. Il chuchota au passage quelques mots à l’oreille du père de son futur gendre. Celui-ci ayant acquiescé d’un discret mouvement de tête, il contourna l’immense gerbe de fleurs immaculées, se saisit du micro et annonça d’une voix blanche que, malgré le renvoi du mariage à une date ultérieure pour cause d’un malaise de la fiancée, les invités étaient priés de se rendre au cocktail.

                Sans plus aucun respect du protocole, on sortit alors précipitamment de Saint-Philibert pour se rendre au cellier, aussi impatients de découvrir l’assortiment d’amuse-bouches, verrines, feuilletés et autres joyeusetés – que l’on avait prédit divin et qui avait exigé de Louise de nombreux séjours à Lyon pour choisir le traiteur à la hauteur de l’événement – qu’avides de se repaître de mauvaises nouvelles et de ragots.

Extrait du Livre le beau monde

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